

Le traumatisme silencieux de la perte de la langue dans les écoles africaines
Modibo Soumaré
Équipe SenDiaspora
Alors que nous entrons dans la troisième décennie du XXIe siècle, des enfants africains intègrent des établissements scolaires nationaux où leurs langues maternelles sont exclues et remplacées par des langues coloniales telles que l'anglais, le français, l'espagnol, l'allemand, l'arabe ou le portugais. Cette tradition, ancrée dans la mission civilisatrice de l'homme d'État français Jules Ferry, érige-t-elle implicitement les langues occidentales et orientales en langues supérieures ? Ou, au contraire, les Africains bénéficient-ils de cette tradition pour enrichir leurs langues maternelles ?
Cheikh Anta Diop affirmait que la langue est « l’ADN de la culture » et que, par conséquent, priver les enfants de leur patrimoine linguistique les coupe de leur identité et de leur vision du monde. L’impact psychologique est profond : confusion, aliénation et perte d’estime de soi. Ce célèbre anthropologue encourage nos efforts pour développer des méthodes et des systèmes d’authenticité culturelle, en favorisant la création de dictionnaires et de corpus afin de promouvoir, de préserver et de développer les langues africaines, prévenant ainsi leur extinction ou l'émergence de nouvelles générations d'orphelins culturels peinant à gravir la pente glissante de l'assimilation. Il estimait que les peuples culturellement marginalisés, comme ceux d'Afrique et de sa diaspora, devaient d'abord se réapproprier leurs langues historiques pour contribuer de manière significative au projet humain universel.
Le poète-président Léopold Sédar Senghor fut également un précurseur de la mondialisation culturelle qui ne s'est toujours pas concrétisée. En revanche, la mondialisation économique est devenue une réalité grâce à la suprématie de la culture anglo-saxon, l’influence des médias du divertissement, ainsi que la prépondérance de la numérisation financière. Durant les années 1960, le poète-président écrivait sur l'« Enracinement et l'Ouverture ». Il plaidait pour une « assimilation eurocentrée » et proposait une forme de « métissage culturel », un dialogue harmonieux entre toutes les civilisations sur un pied d'égalité. Cependant, n'est-il pas utopique de croire que les langues africaines et occidentales peuvent s'enrichir mutuellement de manière égale pour bâtir une civilisation humaine universelle ?
Les éléments de preuve présentés dans la suite de cette réflexion sont révélateurs et fournissent une « raison d’être » claire au dictionnaire SENDIASPORA.COM :
Impact psychologique de la perte de la langue :
Conflit identitaire : On dit aux enfants que leur langue maternelle est « inadaptée » à l’apprentissage, ce qui engendre des complexes d’infériorité.
Obstacles cognitifs : Ils doivent d’abord maîtriser une langue étrangère avant d’accéder au savoir, ce qui ralentit leur compréhension.
Aliénation des aînés : Le changement de langue entrave la communication intergénérationnelle et affaiblit la transmission culturelle.
Pourquoi l'enseignement en langue occidentale est néfaste :
Taux d'échec élevés : 89 % des enfants d'Afrique subsaharienne ne savent pas lire et comprendre à l'âge de 10 ans lorsqu'ils sont scolarisés dans des langues héritées de l'époque coloniale (Banque mondiale, 2019).
Séquelles psychologiques : Les enfants intériorisent l'idée que le progrès implique l'abandon de leur culture.
Érosion culturelle : Le fossé générationnel se creuse à mesure que les enfants perdent la capacité de communiquer avec leurs aînés dans leur langue maternelle.
Un système éducatif alternatif :
Fondement Langue maternelle : Enseignement précoce en langues locales pour développer l’alphabétisation et la confiance en soi.
Introduction progressive des langues internationales : Enseignement de l’anglais et du français comme outils complémentaires de communication internationale.
Intégration communautaire : Les aînés et les érudits locaux transmettent les traditions orales, les proverbes et le savoir culturel.
Pédagogie hybride : Combinaison des structures linguistiques autochtones et des programmes scolaires modernes, comme le préconisait Kay Williamson.
Conclusion
L’enseignement des langues occidentales en Afrique n’est pas neutre ; il constitue une forme de violence culturelle. Il laisse des séquelles psychologiques et des difficultés scolaires chez les enfants. Comme l’a souligné Diop, la reconquête des langues africaines est essentielle à la reconquête de la dignité africaine.
📚 Bibliographie
En ligneBamgbose, A. (1991). Langue et nation : la question linguistique en Afrique subsaharienne. Presse universitaire d'Édimbourg.
Batibo, HM (2005). Déclin et mort des langues en Afrique : causes, conséquences et défis. Questions multilingues.
Diop, CA (1974). L'origine africaine de la civilisation : mythe ou réalité. Livres de Lawrence Hill.
Williamson, K. (1982). Preuve linguistique de la préhistoire du delta du Niger. Université de Port Harcourt.
Delafosse, M. (1912). Vocabulaires comparatifs de plus de 60 langues ou dialectes. Paris : Leroux.
UNESCO (2021). L'état de l'éducation en Afrique. Paris : UNESCO.
Banque mondiale (2019). Mettre fin à la pauvreté en matière d'apprentissage : que faudra-t-il ?. Washington, DC : Banque mondiale.
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